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secretaire par interim
Ego Factory
2012
photo en digigraphie montée sur alu,plastifiée
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EGO FACTORY par Marie de Paris-Yafil 

«  Dans la glorification du «  travail  », dans les infatigables discours sur la «  bénédiction du travail  », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême.

F. Nietzsche - Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206,  trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.

« Ego factory », c’est un entrepôt désaffecté qui se mue le temps d’une exposition personnelle en une frénétique usine à création, en une fabrique d’œuvres d’art, toute personnelle.

On pourrait penser que Corine Borgnet s’offre avec « Ego Factory » - et le titre qu’elle a choisi le confirmerait- une sorte d’ « ego trip ». Sans commissaire ni galeriste, si ce n’est un certain Edmond Lessieur, Londres, qu’on ne connaît de nulle part, elle monte « son » exposition dans « son » espace, comme un cadeau qu’elle se ferait. Et on aurait tôt fait, en  pénétrant dans l’espace brut de l’usine désaffectée qu’elle transformera bientôt en lieu de vie et de travail, d’y voir quelque chose comme l’exhibition de son paysage mental.

Mais ce serait méconnaître le sens délicat de la distance dont sait jouer Corine Borgnet, et la conscience qu’elle manifeste que le processus de réflexion, de création, de travail mis en acte pour réaliser « son » œuvre demande à tout artiste un solide « ego », une forme élaborée de narcissisme.

C’est aussi de cela que Corine Borgnet s’amuse, pas dupe de ce levier plus ou moins secret qu’est le désir d’être reconnu, et admiré, pour son œuvre,  moteur essentiel de toute création et plus particulièrement de la création artistique, comme prolongement de soi.

« Le narcissisme », écrit ainsi Paul Ardenne, « est fondateur de l'art. (…) L'artiste agit toujours en demande de reconnaissance, et en manque d'amour. » Elle pressent aussi la nécessaire confiance que l’artiste doit fonder dans le subjectivisme, pour oser imposer au regard du monde sa manière de l’informer, à la recherche de ce « point de rencontre de deux narcissismes, celui de l'artiste et celui de qui regarde; le point où ces deux amours-de-soi peuvent se mêler, se toucher »*

Et pour cela, comme elle le fait ici, mettre tout en œuvre : désir, énergie, passion, mais aussi orgueil et croyance…

Ce n’est donc pas son seul ego qu’elle évoque ici avec humour, mais bien celui de tous les artistes du monde…

Son « Ego factory » est donc une fabrique à rêve, une usine à créer, et Corine Borgnet a visiblement pris plaisir à mettre en abîme cette idée de « factory » et à en filer la métaphore, jusqu’à, promet-elle, vendre ses œuvres « à prix d’usine ».

Bien sûr, pas de « Factory » sans référence à Warhol, elle qui vécut longtemps à New-York et dont le travail, et en particulier l’ « Office Art » qu’elle montre ici, entretient une parenté avec le Pop et l’art américain.

Dans cette « Factory » provisoire, transformée le temps d’un projet en lieu de matérialisation des productions de l’ego, Corine Borgnet s’est essayée à recréer, toutes proportions gardées, quelque chose de l’esprit warholien, rassemblant des énergies, des idées, des personnes, pour produire une série photographique inédite. D’une certaine manière l’ « « ego » factory » est une pirouette, car ici elle n’a pas travaillée seule et le revendique.

Mais la Factory warholienne n’était-elle pas aussi une usine à produire du « mythe » et de la « superstar », de la notoriété et du quart d’heure de gloire ? Voici des ambitions qui contrastent singulièrement, non sans ambiguïté, avec le propos même de l’exposition, qui s’intéresse justement aux anonymes travailleurs, aux acteurs de la production de masse, aux pions sur l’échiquier, prisonniers d’un système hiérarchique qui, soyons en bien sûr, veille sur eux…Ainsi tente-t-elle ici de rendre à ces invisibles, aux travers de ceux qui leur ont prêté leur dénuement générique et leurs visages, leur individualité, leur intégrité transcendée en oeuvre d’art.

Voici donc l’indomptable « Ego de l’artiste » en prise avec les images d’un monde sans pitié, celui du travail et de la vie de bureau, celui là même dont elle a choisi de fuir les codes et les contraintes, en lutte contre le glissement bureaucratique et souvent désenchanté du monde contemporain. « Ego factory » procède donc de cette position de résistance, mais aussi, comme elle le dit souvent, d’une lutte perpétuelle contre la perte de la liberté d’esprit et des rêves de l’enfance, cette sorte de « parenthèse enchantée », dans laquelle le principe de plaisir, source de tous les imaginaires, ne s’est pas encore heurté à la rationalité, au principe de réalité et aux nécessités économiques. Le détournement en matériau plastique du Post-it, qu’elle travaille depuis plusieurs années, pris comme symbole du monde de l’entreprise, s’offre alors comme une alternative, une ligne de fuite poétique, et parfois ludique, hors de cette ultime manifestation de la société du spectacle, pour reprendre la terminologie de Guy Debord.

Au travail bureaucratique, « moyen le plus rationnel que l’on connaisse pour exercer un contrôle impératif sur des êtres humains »**, au travail aliéné, selon la dichotomie marxienne, Corine Borgnet oppose le travail créatif qui est le sien, portant un regard acéré sur ce que le monde du travail peut avoir de déshumanisant. Ici, le visiteur se trouve happé par des pense-bêtes, listes et notes urgentes surdimensionnés, hanté par les corps nus de travailleurs rudes à la tâche, traités en Post-it, au lieu de revêtir le costume de leur fonction. lndividus réduits à l’état de force de travail, à une fonction aussi obsolète qu’un objet peut le devenir, réifiés.Corps vulnérables donc, et fragiles, aussi jetables et éphémères que des post-it usagés. Des Post-it humains. On les découvre, rangés dans leurs casiers comme des dossiers, le regard vague à la fin du labeur, le corps fatigué, avides de retrouver dehors cette partie de la vie gagnée pour avoir accepté d’en perdre l’autre partie, comme dirait Marx, tentant donc vainement de s’échapper de quelque prison, office menet working girls sans glamour, petite armée de spectres, parfois franchement inquiétants, crucifiés sur l’autel de la productivité, de la rentabilité et du travail bien fait, le tout dans l’univers rude et sans apprêt, ni open space ni plantes vertes,  de l’usine désaffectée. Et l’on se demande quelle place pour l’ « ego » dans cette « factory » ?

Avec force et lucidité, dans un langage plastique abouti, Corine Borgnet se dégage d’une représentation réaliste de l’univers du travail, pour en proposer une vision onirique, aux confins du fantasme et du fantastique, une vision puissante et en tout cas fascinante.

*Daniel Sibony - Création. Essai sur l'art contemporain, Paris, Seuil, 2005

**Max Weber – Les catégories de la sociologie, tome 1 : Economie et société (1921) – Plon, 1971

Marie Deparis-Yafil

Septembre 2012