« The Cure » 

Dans Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt a souligné le lien entre les dispositions mentales dont procède la violence totalitaire, et la logique des systèmes binaires, inhérente à la technologie contemporaine, dont Hannah Arendt a pressenti l’essor fulgurant. Malgré leurs avantages apparents, ces technologies favorisent-elles une extermination de l’esprit, relayant celle des corps ? Corine Borgnet, dans son exposition « The cure », à partir du 6 septembre 2013 chez Talmart, pose au moins cette question. Sa vision concerne en effet notre dépendance à l’égard de ces technologies : l’absorption de nos esprits et de notre volonté (et partant notre identité) dans les moyens électroniques de communication et d’information. Or, les œuvres rassemblées dans cette exposition sont le prétexte d’une métaphore éclatée, où les images photographiques, la sculpture et une performance d’un quart d’heure, exécutée en public, recadrent cette énigme sur le plan de l’art pur. Même si elles ne sont pas représentées dans cette exposition, les formes virtuelles de l’art contemporain semblent entrer dans le champ de cette critique.

 

Notre dépendance à l’égard de la technique est d’abord signifiée dans la tête coupée d’un mannequin,  parmi d’autres objets présentés dans la vitrine de Talmart. Le faisceau de câbles électriques (périphériques ou câbles d’alimentation) qui jaillit du cou, avec des prises au bout de chacun d’eux, figurent cette dépendance.

De même, au centre de la salle principale, les statues de deux orants sur un damier noir et blanc. Une figure masculine sans tête, tend un bras que prolonge un lourd faisceau de câbles, en face d’une figure féminine, décorée d’étranges tatouages que contredit le voile de peinture noire qui la couvre à demi. Le rapport des genres (avec l’inquiétude qui l’imprègne), de même que le  damier noir et blanc, mais encore le contraste des zones noires et des arabesques florales qui ornent le corps de la femme : autant de représentations de la binarité, dont la nature électronique, manifestée par le prolongement tentaculaire du bras de l’homme, se précise dans les références explicites à l’envoi des e-mails. (Sur des carrés de papier abandonnés dans des poubelles de plastique, à l’extérieur de cette représentation.)

Le corps de l’homme est aussi tatoué. Des mots sans suite (et sans sens ?) souvent raturés, qui expriment une détérioration (par extrême dessèchement) du langage et de la communication, dont les causes sont plus abstraitement signifiées par les contradictions internes du décor pictural du corps féminin : autre image de la binarité, plus subtile que le damier.  

 

Cette œuvre est environnée de « tableaux » accrochés aux murs : des photographies de corps nus et peints d’un jaune léger qui contraste bizarrement avec le fond grisâtre de décors sordides ou inexistants. Leur aspect très macabre, est accentué par la cagoule du même jaune qui recouvre leurs cheveux. On songe      aux camps de concentration, et à leurs avatars dans le cinéma fantastique, où la simple vision des corps entassés vaut comme une mise en garde à l’égard de la mêmeté

Sur ces corps, des tatouages ou vagues messages aux apparences de scarification partagent le sens de ceux de l’orant, même si dans ces photographies aux allures de tableaux hyperréalistes, les systèmes électroniques sont l’objet d’une quasi ellipse : dans la vision de prises murales inemployées. Plutôt qu’une représentation des formes originelles de la technique, on peut y voir une image de ses effets ultimes : quand l’extinction de l’esprit n’est plus distinguée de celles du corps : ou des corps tous pareils, sans sexe ou peu s’en faut, et de ce jaune qui rappelle celui d’une étoile sinistre, autre tatouage, ou autre scarification. Mais c’était le signe d’un « totalitarisme » plus franc.

 

Ce parti pris de la plasticienne pour la réalité la plus « rugueuse », est le moyen d’une critique qui viserait les formes les plus désincarnées de l’art contemporain, surtout quand elles impliquent des moyens virtuels… Quoi qu’il en soit, on ne peut soupçonner Corine Borgnet de passéisme ou de nostalgie. Sa leçon vaut certes pour les formes élémentaires de l’harmonie, rassemblées dans la vision du damier comme dans le contraste du jaune et du gris, etc. Corine qui connaît bien Kandinsky, Vermeer et d’autres grands peintres auxquelles elle a consacré divers ouvrages, prolonge leur questionnement sur le rapport de l’art (réduit à l’harmonie des formes) et de la violence. Et si le sacré a disparu de son horizon, ce dernier est entièrement occupé par le sacrificiel, devenu à notre époque un obstacle à la perception métaphysique du sens de l’art. Les innovations artistiques de notre époque, si attachées à la seule surface du visible et du lisible, consacrent ce désengagement que l’on peut trouver tragique.

On ne se débarrasse d’ailleurs pas si vite du sacré. L’esthétique des orants sculptés n’est pas sans évoquer l’art japonais contemporain, dans lequel persistent, même quand il sacralise les mangas, les principes de la métaphysique extrême orientale. Le rapport des deux orants, comme incarnation du Yin et du Yang ? Ce modèle spirituel n’est-il qu’une réponse de l’intelligence humaine au danger de la « contradiction fondatrice », qui selon René Girard inspire toutes les formes de la culture ? Les arabesques indéfinissables sur le corps de la femme sculptée n’ont pourtant rien de si oriental : sont-elles alors un exemple du mimétisme des orientaux à l’égard de la culture occidentale ?

 

Quoi qu’il en soit, le mimétisme, avec tous les dangers qu’il recouvre, fait mieux que se portraiturer dans les corps tous pareils photographiés par Corine Borgnet. En effet, la « performance » exécutée au sous-sol de la galerie dès 19 heures, rassemble tous les éléments de cette énigme dans une vision qui pourrait passer pour une allégorie du mimétisme universel. Au damier des orants équivaut l’échiquier d’un très vaste jeu d’échecs sur lequel stationnent deux personnages vivants, totalement nus et peints en jaune, parmi d’autres éléments figurant les (autres) pièces du jeu. Le symbolisme du jeu d’échec, infléchi dans son sens le plus dur, se passe de commentaire. Posé à même l’échiquier, un assemblage de périphériques d’ordinateurs ou câbles apparentés est peut-être la pièce maîtresse de ce jeu, dont il signale la valeur métaphorique à l’égard des technologies, pourtant si absentes du scénario.

De part et d’autre de l’échiquier, deux hommes fort banalement vêtus, apparemment mêlés aux spectateurs, participent au jeu proprement dit. L’un donne des ordres, que l’autre suit en retirant çà et là, avec l’aide d’une gaule, les carrés de carton jaune figurant les pièces. Un très jeune homme à l’arrière-plan est chargé des les ranger contre un mur. Assimilée à ces carrés de carton, la femme est parfois invitée à se déplacer. Cette différence du sort de l’homme et de la femme équivaut à celle, déjà soulignée entre les deux orants.

Parmi les graffitis-tatouages arborés par la femme, la signature « C. Borgnet », sur l’un de ses pieds, n’a pas que le sens de la nostalgie de la grande peinture de jadis. L’identification de l’artiste au tableau va de soi. Mais parmi les mots tatoués dont le sens reste conjectural, cette signature est un cri muet, dans lequel résonne une revanche de l’individu sur le même. Malgré le danger d’une extinction, favorisée par des moyens dont le faisceau de câbles, installé au beau milieu de cette vision, est un vrai court-circuit.

 

Il est d’ailleurs difficile de mesurer toutes les dimensions balayées par cette énigme, qui intéresse une certaine idée des rapports et du langage humains. Dans une moitié de la salle où se déroule cette performance, un vaste mur est entièrement couvert d’un tapis de petits carrés de papier roses, jaunes et blancs, sur lesquels figurent des ébauches de lettres, ou simples traits. Peut-on y voir l’échec du verbe, entendu comme expression de l’individu, ou au contraire la promesse de son retour, par delà la faille qui, faut-il croire, génère la binarité et ses perversions ? La couleur de ces papiers encourage la seconde possibilité.

A défaut de conclure, je rapporterai une anecdote dont j’ai été l’acteur privilégié, juste à la fin de la première monstration de la performance. Ses personnages regagnent leur place. J’hésite à partir. Alors le très jeune homme en culotte écossaise  qui dispose à nouveau les cartons sur l’échiquier s’approche de moi et me demande, avec une haleine parfumée de tabac, si tel carreau convient mieux au roi ou à la reine. Troublé, je lui décoche en souriant : « Je n’en sais absolument rien… » Ni oui, ni non… Ai-je fais écho à l’injonction contradictoire qui anime de son feu pervers la culture humaine ? Ou était-ce bonheur d’esquiver l’obligation d’une séparation, pas seulement entre le roi et la reine ? Au moins ai-je ajouté, dans l’espace d’une émotion indéfinie, quelque chose de personnel, et donc d’essentiel ? à l’œuvre de Corine Borgnet.

 

Michel Arouimi

 


Michel Arouimi