«  Dans la glorification du «  travail  », dans les infatigables discours sur la «  bénédiction du travail  », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême.

F. Nietzsche - Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206,  trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.

 

La curator Marie Deparis nous convie à l’exposition de Corine Borgnet The Cure au sein de la galerie Talmart. On retrouve avec jubilation ses objets, ses codes, ses représentations dans une  thématique de réflexions portant sur le monde du travail. Corine Borgnet, principalement sculpteur, propose un parcours plastique riche qui mêle également concepts photographiques, détournements ludiques sur différents supports et scénographies diverses, allant du cabinet de curiosité... à la performance interactive défiant le visiteur !

Les œuvres de l’artiste ont aussi beaucoup évoqué l’enfance, cette parenthèse enchantée où l’imaginaire pouvait s’exprimer librement avant de se confronter au principe de réalité qui lui fait fléchir, - pour ne pas dire abdiquer - le plus souvent, sa part de rêve. Elle aborde plus précisément le passage difficile de l’enfance au monde adulte, avec ses résurgences conflictuelles œdipiennes, le deuil difficile, sanglant parfois, d’un lieu ludique où tout s’avérait possible.

Lorsqu’elle aborde ici le monde du travail en pointant  ses dérives, interrogeant sur la place de l’art et son alternative, il règne un esprit sarcastique avec détournement et réappropriation d’objets familiers à la clé. L’univers imaginatif du jeu d’enfant bascule dans celui plus rude des adultes. Monde de performance et de rentabilité, univers retors de la finance, de l’aliénation qui gomme de façon impitoyable individualité et rêverie. Le post It est le signifiant  au cœur du dispositif. Erigé en symbole de la vie bureaucratique, martelant la dernière priorité à accomplir, il est néanmoins destiné à être irrémédiablement jeté. Ce bout de papier coloré anodin, éphémère par excellence est manié et décliné à loisir. Elle lui offre différents supports, d’une note « urgente » exécutée laborieusement en tricot, au tableau métallique « griffonnée à la main » jusqu’à aboutir à ses incroyables post It humains ! Ils apparaissent alors comme l’ultime support, le post It soudainement incarné comme autant de dénonciation de l’implacable productivité, des totalitarismes et du jetable. La représentation caustique est poussée à l’extrême avec la vision de ces corps nus intégralement jaune et griffonnés façon pense bête, parcourus d’additions triviales ou d’injonction urgentes. Ici l’habit de fonction n’est même plus de mise tant le travailleur est objectalité et dévalorisé.

Réduits, humiliés, les corps des travailleurs finissent carrément rangés dans des casiers, allongés hors d’usage les bras ballants, comme  autant de piles de dossiers dont ils ne sont que le prolongement au regard de l’employeur...

 

De la vitrine de la galerie, un cabinet de curiosité d’un nouveau genre intrigue le passant.

De nombreux objets jalonnent les rayonnages de cette étrange bibliothèque qui représente l’univers de la secrétaire, personnage récurrent de l’artiste. L’utilitaire et les percées d’affect tentent de cohabiter : des portraits de famille rassurants de l’employée, jusqu’à la tête de cette dernière, dont les yeux exorbités semblent marquer l’aliénation finale. Une forêt de post-it fait le lien dans cet univers où l’identité tente désespérément de survire à la dépersonnalisation par la fonction.

Traversée de câbles des connexions diverses dont elle ne peut s’extraire, elle tente de réchauffer la machinerie dans laquelle elle se trouve emprisonnée. Les cadres photographiques, fiole cométique, membres épars comme autant de sacrifices, se trouvent singulièrement  unifiés par le coloris jaune faussement gai. Un peu comme si leur environnement, ce tyran sans merci, déteignait à force de temps passé.

Les signifiants se troublent, la frontière se confond en une lutte poignante.

Clin d’œil humoristique, on appréciera tout particulièrement : le pppp  abréviation du plus en plus petit pénis de Mr propre. Contrairement au fantasme récurrent universel de surdimension et de performance, Corine Borgnet a sculpté un pénis à même le savon jaune des établissements collectif, voué à la décroissance au fil de son utilisation, un pénis qui rétrécit  lui, malicieusement sous les caresses...

Dans la partie cave voutée de la galerie on peut découvrir l’œuvre éponyme de l’exposition : The Cure qui déroule ses 3600 Post It, un par seconde de thérapie à distance, minutieusement retranscrite d’après la conversation que l’artiste eut, à propos d’elle-même, de ses enfants, de New-Yorkais et des attentats vécus en direct, avec une thérapeute iranienne vivant en Suède. Ce codage  n’est autre que la retranscription sténographiée compte-rendu en Gregg shorthand, la technique de sténographie la plus courante aux Etats-Unis. Chaque post it est biffé d’un signe caractéristique et compose une fresque autant graphique qu’énigmatique.

Au mur les photographies se succèdent. De  Pole emploi à Délocalisation, le travailleur « post It » traine sa mélancolie dénonciatrice de tableau en tableau sur fond d’usine désaffectée.

Les sculptures de Corine Borgnet reprennent sa pause fétiche, a genoux, les bras ballants dans cette posture  intermédiaire d’accablement ou de ferveur, dont on ne sait si elle s’écroule ou se redresse.

 

A l’occasion de son vernissage, et de son finissage lors de la fameuse nuit blanche parisienne (devenant joyeusement nuit jaune à la galerie talmart) une proposition expérimentale des plus originales est faite au visiteur.

 

Le Duel est une une performance interactive sur un échiquier à taille in(humaine) :

Cinq entités s’y côtoient :

Le monde des humains, avec le roi et la reine (incarnés par deux comédiens) nus et maculés de leur fonction, répondant souverains, à tous les défît que les joueurs leur lancent sur l’échiquier.

Le monde de l’art apparaît à travers les sculptures du fou et de la folle témoignant de ce qu’on peut nommée la folie créatrice

Les tabourets représentant les cavaliers  sur le jeu évoquent le mobilier de bureau

Deux tours apparaissent recouvertes d’un foisonnement de câbles pour symboliser le monde de la communication.

Et enfin le monde le plus souvent oublié des détritus et  autres déchets,  poubelles de bureau remplies de post It et de traces de l’activité humaine complèteront le jeu avec la place que Borgnet leur consacre depuis plus de dix ans.

Comme un pêché d’orgueil est lancé le grand défi à la cantonade : qui osera se mesurer à l’univers impitoyable de la finance ?

Les perdants souhaitant se reconstruire pourront le faire au sein d’un cabinet de psychothérapie affichée de façon aberrante speed psy. Ultime clin d’œil à  cette société de consommation toujours plus pressée, se logeant même dans cette discipline humaniste qui en est l’exact pole inversé.

La psy (rôle qui m’a été généreusement confié...) incarne The Cure, c’est à dire le champs des possibilités qui s’offrent au travailleur aliéné. L’alternative oscille entre le travail thérapeutique de recentrage ou le recours salvateur à l’art, l’issu idéale étant la non alternative. Via la sublimation, je me propose  donc de révéler à chaque participant sa part créative et de l’inciter à la développer par le biais de la thérapie.

Une prise en considération personnelle, à la fois ludique, sincère et intense, voilà la proposition faite au visiteur de la galerie talmart, le sortant d’une contemplation passive pour lui offrir un rôle au sein de ce si pertinent et riche dispositif.

Corine interroge la place de l’art dans un monde de rentabilité qui tend à la deshumanisation. Elle propose la thérapie comme alternative humaine de reconstruction face à ce que le système peut détruire en l’individu et évoque en même temps l’art dans sa dimension salvatrice et dans sa perspective de résistance. Son humour grinçant sous un aspect ludique et impactant nous touche car toujours traversé d’une sombre et bouleversante poésie, vestiges candides de l’enfance.

 

 

 


Anne-Claire Plantey