L’art du paradoxe

Transformer un post-it en oeuvre d’art... voilà l’étonnant pari auquel nous convie Corine Borgnet ! Pari gagné, lorsque le résultat, d’une surprenante beauté, s’affiche dans la plénitude de sa métamorphose. Le plus étrange, quand le miracle opère, est qu’un banal bout de papier, avec ses quelques mots vite griffonnés, raturés et soulignés de rouge, puisse donner le jour à ce précieux tableau où court une écriture aux courbes élégantes, exacte sosie, en plus grand, de l’insigne modèle dont elle est issue, telle une chenille devenue papillon avec, brodés au fil de soie, d’énigmatiques dessins qui lui marbrent les ailes. L’émotion qu’elle suscite découle de ce paradoxe qui oppose la hâte à l’application, le vulgaire au précieux en se fondant sur cette contradiction qui transcende la banalité. 

Il y a 10 ans, son travail a fait, outre-atlantique, la «une» de la presse new-yorkaise. The tower of babel, une construction de papier fait de centaines de milliers de post-its, évoquant la confusion des genres où les messages se croisent, se perdent et s’accumulent en un gigantesque et dérisoire monument ( du latin monumentum, dérivé du verbe monere : se remémorer) si bien que la mémoire, érigée en tour, apparait comme autant d’actes manqués d’une foisonnante et bancale diversité.

Devenue synonyme d’aide-mémoire ou de pense-bête, ces vignettes auto-collantes, traditionnellement jaunes mais aussi vertes, roses ou oranges fluo, ont leur avenir assuré. Alors qu’on était en droit d’attendre que la messagerie électronique allait nous faire économiser du papier pour le plus grand bien des forêts, il s’avère que les ordinateurs semblent encore plus papivores qu’une machine à écrire. Recycler tous ces laissés-pour-compte en leur donnant la forme arborescente d’un bonzaï qui puise ses racines dans les replis mémoriels des connections informatiques, relève chez Corine Borgnet, autant de la provocation que d’un choix esthétique. L’ironie est patente. Inaugurée par elle il y a plus de 10 ans en Amérique du nord, l’usage du post-it à des fins artistiques, a, depuis lors,  fait des émules puisque les journaux de l’été passé ont largement fait état de «la guerre des post-its» livrée par «fenêtres interposées», batailles qui se sont propagées de Paris, La Défense à Lyon, Lille et au-delà de la frontière jusqu’à Bruxelles.

Ce qui dérange , c’est que l’artiste plante ses banderilles là où ça fait mal. Non pour achever l’animal, mais pour rétablir, dans un exercice salutaire, à la manière d’un acuponcteur, les connexions qui stimulent l’inconscient. La réaction vient de là, de cette part enfouie de nous même que nous n’osons dévoiler par peur, refus de l’autre, de toi... émois qui, par associations d’images, nous renvoient loin vers l’adolescence, à la divine monstruosité d’un couple émergeant des eaux noires de l’enfance entre le désir et l’effroi, la bouche au ras du flot. 

Frank Morzuch


Frank Morzuch