Toile de Jouy, Regards contemporains - On the campus -

 

L’histoire de la toile de Jouy se trouve imbriquée dans l’économie autant que dans l’artistique, et cette complicité étroite justifie, s’il en était nécessaire, la présence, sur le campus et au sein de l’Espace d’art Contemporain HEC à Jouy-en-Josas, de ces « regards contemporains » portés par une vingtaine d’artistes sur cette entreprise esthétique.

 

Grâce aux progrès  de la navigation, le XVII° s. français connaît un fort développement du commerce, et par conséquent un essor de l’importation de matières, comme de manières de faire, étrangères. La mode s’empare du goût pour les toiles des Indes réalisées selon un procédé d’impression sur coton à la planche de bois et permettant des décors variés et raffinés qui plaisent à la population française. Pourtant la prohibition tombe en 1686 sur ces toiles de cotonnade et la France en perd le  savoir-faire. Aussi lorsqu’en 1759, l’interdiction est levée, l’allemand Christophe-Philippe Oberkampf, graveur et coloriste, issu d’une famille allemande luthérienne de teinturiers, vient s’implanter à Jouy-en-Josas où « l’eau est pure et la terre abondante » pour y installer sa manufacture. C’est donc ainsi que naît la fameuse toile de Jouy qui fera la renommée du lieu. Cette entreprise devient royale en 1783.  Son apogée se situe sous l’Empire, vers 1806 où la Manufacture devient la troisième entreprise française.

En trente ans, Oberkampf, entreteneur avisé, a multiplié son placement initial par 20 000. Dès sa naissance cette affaire, qui deviendra une success story, démarre sous des auspices internationaux et une gestion dynamique générant d’importants bénéfices. L'audacieux Oberkampf réunit autour de lui artistes, dessinateurs, graveurs, imprimeurs, coloristes qui mettent au point ces fameux motifs paysagers et floraux, traités en camaïeux, dans lesquels se promènent groupes d’humains et d’animaux, qui vont assurer la gloire de la toile de Jouy au point d’en faire une référence de bon goût dans l’ameublement, la mode et la décoration. Dès le début, sa clientèle est des plus huppée, les grands de l’époque sont séduits par la variété et l’élégance des sujets reproduits. Cela vaut l’anoblissement d’Oberkampf en 1787 obtenu de Louis XVI. Et plus tard, lors de sa visite à la manufacture de Jouy, Napoléon fut très impressionné par cet entrepreneur dynamique, toujours à la pointe des avancées techniques. L’Empereur détachera de sa boutonnière sa propre croix d’honneur pour la remettre à Oberkampf en disant "que personne n’était plus digne que lui de la porter ". Sous son impulsion, plus de 30 000 décors seront ainsi créés. Le dialogue entre les cultures constitue l’originalité et la pierre d’angle de la notoriété  de la toile de Jouy. La personnalité de son créateur y est pour beaucoup, Européen avant la lettre, pionnier de la révolution industrielle, avant-gardiste dans son approche des affaires et des hommes, stratège d’entreprise, tout autant que  producteur, commerçant et  employeur. L’industrie de tissus imprimés d’Oberkampf devient la plus grande manufacture d’Europe, employant 1237 personnes.
 Toutefois la chute de l’Empire amène la fermeture de l’usine.

                L’Espace d’art contemporain HEC a invité des artistes n’utilisant pas comme matériau habituel la toile de Jouy  afin de concevoir de nouvelles propositions pour l’occasion et mettre en lumière les enjeux politiques, économiques et esthétiques sous-jacents. Les techniques employées : crochet, broderie, peinture, sérigraphie, photographie, vidéo, sculpture, moulage, empreinte, dessin, écriture, installation, et la variété des médiums utilisés, bois, béton, plâtre, tissu, textile, papier, résine, plastique, traduisent les diversités propres à l’art du XXI° siècle. Chaque artiste a reçu  carte blanche pour inventer sa contribution. Chacun s’emparant de l’ADN de la manufacture de la toile de Jouy en a prélevé la substantifique moelle. Les uns ont choisi de se concentrer sur le processus de création et les techniques de fabrication, d’autres sur les motifs et leurs évocations multiples ou encore sur la pratique de l’auteur ou du travail collectif. Certains ont mené une réflexion sur l’histoire croisant l’économie, quand d’autres encore se sont attachés à donner leur interprétation du langage en jouant avec le champ lexical de la manufacture. Cette exposition offre la possiblité de regarder, par le prisme de l’art contemporain et ainsi par une vision décalée, l’histoire d'un textile qui s'inscrit dans la trame de l'histoire des relations entre l'Inde et l'Occident, entre fascination et colonisation, l’histoire d’une industrie très emblématique aussi de l’essor industriel et évocateur des profondes mutations des entreprises industrielles dans le contexte de la mondialisation actuelle. Toutes ses propositions reflètent bien la richesse d’approches que peut susciter dans l’imaginaire collectif l’évocation des « toiles de Jouy » devenues quasiment mythiques.

Voici quelques notions apparues comme point de départ pour les recherches menées par les artistes afin de produire leur pièce en résonnance avec la toile de Jouy et son inventeur Oberkampf et qui peuvent servir de pistes de réflexions aux visiteurs de l’exposition :

-à Les Motifs : La toile de Jouy est célèbre et renommée dans le monde entier par l'imprimé composant des scènes pastorales en motifs répétés, avec décors végétaux en arabesques et un goût de la symétrie qui la rapproche des enluminures médiévales que sont les très riches heures du Duc de Berry et s’ancre ainsi dans une tradition toute française. Jean Baptiste Huet a réalisé pour la manufacture de Jouy la plupart des dessins à l'atmosphère champêtre et galante des scénettes qui composent la toile de Jouy. Ces sujets bucoliques nourrissent l'imaginaire collectif, invitation à la promenade ou à la sieste dolente, célébration d'une voluptueuse légèreté avec le jardin comme fond de décor. Cependant certaines toiles conçues par Oberkampf représentaient des faits marquants de l’histoire, comme les scènes de la Révolution par exemple. Ainsi sous une apparence douce et charmante peut se cacher d’autres messages, comme des images séditieuses. Repris et modifiés par les artistes, ces visions d’enfants sages peuvent prendre un caractère plus subversif.

-à Les Couleurs : outre les motifs, les couleurs ont leur importance dans l’engouement provoqué par les toiles de Jouy. Techniquement à l’origine, ce n'étaient pas les couleurs elles-mêmes que l'on imprimait mais des mordants, sels de fer et d'alumine, qui, appliqués sur la toile, permettaient l'obtention des couleurs désirées. Après l'impression, la toile était plongée dans un bain de bouse de vache afin d'éliminer l'excès d'épaississant, puis lavée. Les toiles passaient ensuite dans un bain de teinture à la racine de garance qui révélait les couleurs sur les parties de toile empreintes de mordants. Le garançage permettait d’obtenir cette fameuse gamme de couleurs du rouge foncé au rose tendre, du noir au lilas, violet, bistre. Toutefois le fond de la toile se teintait aussi d’une couleur rosâtre, qui disparaît au soleil, on étendait alors les toiles à sécher et à blanchir sur les pelouses autour de la manufacture. Le jaune et le bleu étaient imprimés directement sur la toile. Le vert était obtenu par superposition de bleu et de jaune jusqu'en 1808. Actuellement une grande variété de couleurs est utlisée en fonction des modes du moment, et il n’est pas rare de voir des toiles aux teintes extrèmement vives, voire fluo. Cette étendue de la gamme colorée a retenu toute l’attention des artistes.

-àLe gout bourgeois : La toile de Jouy propose une vision de la nature proche de celle de Marie-Antoinette, qui batifolait au Trianon avec ses petits moutons : les Marquises se protègent du soleil grâce à leurs ombrelles et y côtoient le petit peuple en haillons dans une nature idyllique. Tous ces charmants dessins se déclinent dans de subtils camaïeux. L’aristocratie s’empare immédiatement de ces tissus d’ameublement : rideaux, tentures murales, parures de lits, paravents, fauteuils, nappes, abat-jour et contribue à son succès. Quant aux bourgeois, dès qu’ils s’en sentent le droit, ils plébiscitent les toiles de Jouy, particulièrement après la révolution française. La toile de Jouy devient l’élément incontournable des intérieurs élégants. Les papiers peints sont très en vogue dans les maisons de la bourgeoisie française dans les années 60, rose pour la chambre des filles, vert ou bleu pour celle des garçons. Récemment encore, des couturiers (Castelbajac, Gaultier) des marques de luxes (Hermes, Lesage, Repetto) d’ameublement (Pierre Frey, Maison Braquenié) lancent leurs nouvelles collections sous le motif "Toile de Jouy ". Celui-ci devient donc un label. Constatant aujourd’hui, un écho nostalgique lié à l’évocation des motifs et couleurs, les artistes se sont intéressés à une exploration anthropologique du goût petit-bourgeois dont la toile de Jouy en est l’un des exemples les plus aboutis.

-à L’Aventure entrepreneuriale : Il existe une vraie fascination pour l’histoire de ce personnage germanique devenu l’un des plus grands entrepreneurs de son temps et à l’origine d’une remarquable aventure industrielle. Étymologiquement, une manufacture est un établissement où le travail se fait à la main, donc à l'aide de techniques de production constantes, contrairement à l'usine capitaliste qui repose sur l'emploi de machines augmentant sans cesse la productivité du travail. Mais, à la différence des échoppes artisanales de l'époque féodale, les manufactures utilisèrent des locaux de grande dimension et souvent plusieurs centaines d'ouvriers. Elles appartenaient à l'État (Manufactures royales), qui voulait en faire le moteur de l'essor industriel et des exportations du pays, ou à des entrepreneurs privés ayant engagé des capitaux importants, et qui étaient propriétaires des marchandises fabriquées par les ouvriers. Cela fit de la manufacture une étape vers l'usine propre au capitalisme industriel. Oberkampf est un fin stratège, patron paternaliste, soucieux de préserver l’emploi de ses ouvriers tout en faisant fructifier sa fortune personnelle, il sait manœuvrer dans la période difficile qu’est la révolution française. D’ailleurs, cet Allemand qui garde un fort accent a épousé une fille de bourgeois français et s’est fait élire premier maire de Jouy-en-Josas en 1790. Il est à l’écoute des nouveautés et des progrès techniques, en adoptant l’impression à la plaque puis au rouleau de cuivre, en inventant avec un de ces neveux le vert solide, en travaillant avec Gay-Lussac et Berthollet sur le blanchiment au chlore, en envoyant ses neveux en mission d’espionnage industriel en Angleterre. En outre, dans manufacture s’entend travail manuel et travail collectif. L’exemple de cette aventure industrielle offre l’occasion d’une réflexion plus profonde sur l’économie globale, l’économie de l’art et/ou du luxe, l’économie de l’artiste. Les notions même de travail et de production sont au cœur de ces questions.

-à L’Approche pluriculturelle : Outre le fait que la toile de Jouy est née dans un contexte international et croise les techniques et approches artisanales et artistiques, les motifs des toiles reprennent volontiers le thème du Paradis terrestre, territoire d’union idéal et idyllique entre flore, faune et humains. Les fleurs orientales de l’Inde et de la Perse, connues grâce aux vaisseaux des compagnies des Indes, n’excluent pas la présence de motifs floraux naturalistes européens. Ainsi les thèmes des quatre saisons, des travaux des champs, de la chasse et la pêche y font florès. Dans ces paysages de rêve apparaissent des architectures de fantaisie et de plaisirs, mais également propices au recueillement ou la méditation. Ces édifices pittoresques, temple oriental, pagode, tente turque, dont l’inspiration est puisée dans les quatre continents et les différentes religions, visent à organiser le paysage en un cheminement philosophique. Paysage et construction servent de décor aux divertissements et plaisirs dans les jardins, aux jeux en tous genres, aux fêtes villageoises, ou aux joies de conter fleurette, qui ont pour but d’oublier les temps troublés. Ce paradis artificiel semble réconcilier les contraires et abolir tous les heurts de la vie réelle. Les frontières sont annihilées fictivement dans ces rencontres improbables. C’est sur cette vision parfaite que souhaite revenir également les artistes pour en faire saillir le côté politique. Ils établissent des liens entre culture populaire et culture savante, entre artisanat et Beaux-Arts, entre stéréotypes et imagerie populaire. Ils interrogent les valeurs de la société, brouillent les pistes identitaires, se jouent des clichés et soulèvent des questions qui ont trait au politique.

 

 

Isabelle de Maison Rouge


Isabelle de Maison Rouge