L’œuvre de Corine Borgnet, sous des dehors ludiques et insolites, est tout entier tourné vers le monde de l’enfance, qu’elle conçoit comme originel et ultime territoire de liberté. Non qu’elle ait précisément la nostalgie de cette « parenthèse enchantée », mais qu’elle conçoit ce moment de l’existence comme un espace-temps privilégié dans lequel la double emprise du principe de plaisir et des effrois de l’enfance, source de tous les imaginaires, ne se sont pas encore heurtés à la rationalité, au principe de réalité et aux nécessités économiques. Et c’est dans cet esprit fantasque et libre que Corine Borgnet puise le moteur de sa créativité, comme une lutte perpétuelle contre la perte de l’esprit et des rêves de l’enfance. En reprendre possession fut d’ailleurs ce qui l’amena à se tourner de nouveau vers l’art, après un détour par les tours de bureaux new-yorkaises.

Pour autant, le monde « enfantin » de Corine Borgnet n’est pas un monde infantile, et n’a que peu à voir avec l’imagerie édulcorée, aseptisée, rassurante et mièvre d’un quelconque studio d’animation. Ici, le « joli » et les fleurs, les Lolitas ou les ailes d’anges, l’aspect lisse des sculptures de résine, ne sont jamais que fragile vernis posé sur le sombre et l’étrange, l’inquiétant, le sans nom, sans visage, dévoré par les peurs enfantines et les angoisses adolescentes, une mince protection contre la beauté envoûtante de ces mondes-là.

Si son travail n’est pas narratif en tant que tel, il repose néanmoins sur une base narrative complexe. Au travers d’évocations de contes, de légendes, de mythes ou de personnages de la littérature, du Chaperon Rouge au Magicien d’Oz, de Peau d’Ane à Ophélie, du Cyclope à la Méduse – autant de récits à la portée universelle- s’expriment des questionnements identitaires et psychologiques essentiels. Les déplacements intimes, les mues profondes, les mutations et les métamorphoses, les ressorts psychologiques de ces transformations, qui marquent autant l’éveil de la sexualité que la perte de l’innocence, une certaine brutalité et une forme de douceur, la confrontation à la mort, semblent marquer profondément les corps qu’elle produit, corps morcelés comme peuvent l’être les souvenirs, jusque dans certaines têtes, posées là comme des « coquilles vides », des peaux reptiliennes laissant leur empreinte vidée de substance (« shell », 2005).

L’univers de l’artiste se dessine donc autour de la culture classique, mais semble puiser aussi dans le foisonnement d’images des mondes du gothique, de l’underground et du punk, des films d’horreur japonais, des ambiances particulières de certains films de Gus Van Sant, sur ces mondes adolescents, en quête de repères, en recherche d’identité.

Son travail penche parfois vers une certaine mélancolie. Elle dessine des apparitions, au fusain, suggérant le visage de la blanche Ophélie « sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles », pour reprendre le ver de Rimbaud, dans un esprit expressionniste et symboliste ou celui d’un Narcisse, figure parabolique de l’adolescence fascinée de soi, de l’expérience de la sensibilité et de la souffrance, qui ne pourra vieillir que s’« il ne se connaît pas » aura prédit Tirésias. Ce sont des histoires de solitude, des mondes de mystère et d’étrangeté pure, d’associations libres et de glissements poétiques et inattendus, à la fois que une sorte de quête de pureté…

Bien que formellement différent du travail de sculpture en résine, le projet de « Tour de Babel » en Post-it, dont la première version naquit en 2001, n’en est au fond pas si éloigné. Le détournement en matériau plastique de ce petit bout de papier, symbole du monde de l’entreprise, des bureaux et du travail, offre comme une alternative, une ligne de fuite hors du monde des adultes, une manière d’échapper aux contraintes du monde du travail en se réappropriant un de ses supports. Collectés par centaines, auprès d’amis, à l’Université de Columbia comme au siège de l’ONU, Tour de Babel par excellence, où elle travaillé, dans cette haute structure de plus de 4 mètres, apparemment instable, tous ces Post it utilisés, griffonnés, gribouillés, couverts de dessins ou de mots en toutes les langues, manifestent dans le même temps une variation contemporaine, moins grave malgré la fragilité assumée, du mythe de Babel. Dans ce mythe, Dieu avait mis en échec leur arrogance en introduisant la confusion entre les hommes par la diversité des langues. Depuis, ce projet inachevé représente l’« espoir » d’une langue et d’une compréhension universelles. Projet que l’artiste réactive aujourd’hui, avec une nouvelle Tour de Babel à venir…

Puis, c’est encore avec ce matériau inhabituel que Corine Borgnet explorera, dans « The Cure », le monde de la thérapie analytique. Ici aussi, le thème de la fracture entre l’enfance et le monde adulte, articulation fondamentale de la cure analytique, apparaît comme la substance même de l’oeuvre.

Inspirée par l’oeuvre des héritiers du Pop art américain en passant par le Ready Made, son travail rejoint parfois, dans sa dimension métaphorique et poétique, une forme de l’absurde et de la transgression proche de celle de l’artiste américain Robert Gober, ou de Bryan Crockett, avec qui elle a longuement collaboré, dans cette manière d’explorer les mythes, plus ou moins dionysiaques, ou évoquant, par contraste, des âges d’or et la réalité contemporaine.

Corine Borgnet pose une attention particulière au processus de matérialisation de son intention, avec un souci de cohérence dans le sens qu’elle entend insuffler à son travail. L’artiste explique ainsi séparer à dessein le « portrait » du corps, afin de ne pas personnifier la sculpture, de la rendre littérale, ou de restreindre la projection imaginaire du spectateur sur l’œuvre. Il s’agit, dit-elle, qu’il « reste une image, un souvenir, une sensation », une silhouette dans le flou mémoriel davantage qu’un objet en tant que tel. Dans le même ordre de réflexion, elle a choisi un matériau simple et lisse, la résine, presque un « non-matériau », pour que le regard et l’attention ne se focalisent pas sur la matière –le signifiant- mais sur l’image – le signifié que la forme renvoie-. La poiesis doit l’emporter sur la virtuosité technique.

Différent est le traitement du portrait, qu’il s’agisse de photographies ou de dessins au fusain parfois rehaussés de peinture acrylique. Ici importe l’intensité expressive, entre expressionnisme, romantisme et onirisme. Dans une filiation cohérente avec l’esprit des sculptures de résine, des visages d’enfants ou d’adolescents émergent et se reflètent dans l’eau comme dans un miroir, miroir ou profondeur, lieu ou se lover ou lieu ou se noyer et se perdre, maternel et dangereux, originel et final. Entre Ophélie, Echo et Narcisse, des paysages crépusculaires de tourmente, d’ombre et de trouées de lumière, développent un univers fantasmagorique avec un remarquable sens de l’atmosphère, presque cinématographique.

D’œuvre en œuvre, Corine Borgnet esquisse ainsi les contours d’une mythologie à la fois intime et universelle, dont l’étrangeté poétique nous fait écho et ravive nos passés et nos failles.


Marie Deparis-Yafil